CHAPITRE XVI
Normalement, les Cheysulis n'étaient pas querelleurs. Ils étaient des guerriers, élevés pour défendre leur clan, leur famille et leur roi, et il leur eût semblé inepte de se battre pour le plaisir. Pourtant, Donal, qui avait bu plus de mauvais vin qu'il n'était raisonnable, se trouva pris dans une rixe de taverne.
Il n'aurait su dire comment tout avait commencé, mais il se sentait vaciller sur ses pieds. Evan était à côté de lui, lui apportant toute l'aide qu'il pouvait. La taverne était dévastée. Des hommes gémissants gisaient partout.
Soudain, quelqu'un lui saisit les bras et les retourna dans son dos.
— Je paierai les dégâts. Inutile d'appeler la garde.
C'était Evan, ceinturé lui aussi.
Un homme courtaud et épais vint se planter devant Donal.
— Je m'appelle Harbin. Je suis le chef. Les métamorphes ne sont pas les bienvenus ici, dit-il en crachant sur une botte de Donal.
— Vous ne disiez pas ça avant que les Homanans commencent à perdre au jeu...
— Shaine le Mujhar a décrété la purification pour nous débarrasser de votre race, et nous, nous nous y tenons !
Donal avait le vertige, mais il commençait à reprendre ses esprits.
— Shaine est mort. Karyon est le Mujhar !
— Démons, dit l'homme. Nous vous brûlerons tous !
— Vous tueriez un homme à cause de sa race ? dit Evan comme s'il n'arrivait pas à le croire.
— Ici, nous servons la mémoire du vrai Mujhar ! Karyon est un faible, ensorcelé par la magie cheysulie. Nous ne reconnaissons pas son autorité !
Donal comprit qu'il ne s'agissait pas simplement d'une rancœur née de la bagarre. Cela allait plus loin.
— Karyon a déclaré la fin du qu'mahlin. Si vous me tuez, vous tuez un homme qui a juré fidélité au Mujhar.
— Karyon a l'esprit déformé, à cause de ses maîtres, les métamorphes. Nous ne pouvons pas l'atteindre, mais nous pouvons éliminer la race maudite. Et nous allons commencer par toi. ( Il fit un signe à ses hommes. ) Enlevez-lui son or !
Donal se débattit, mais les mains le tenait bien. Ils lui prirent sa ceinture, son couteau et son diadème. Quand ils s'attaquèrent aux bracelets-lir, Evan cria :
— Regardez-le, imbéciles ! C'est le prince d'Homana que vous voulez assassiner. Donal d'Homana !
— Est-ce vrai ? fit une voix.
— Tais-toi ! cria Harbin. L'héritier de Karyon, ma foi... Il porte assez d'or pour ça ! Nous avons fait un prisonnier qui vaudra la peine qu'on le brûle !
— Nous ne pouvons pas le brûler ici..., dit une voix.
— Si ce qu'il dit est vrai..., commença une autre.
— Taisez-vous tous ! ordonna Harbin. Nous allons l'égorger, comme faisaient nos anciens. Puis nous l'amènerons à l'endroit où il sera brûlé. Personne ne fera attention à un homme ivre porté hors d'une taverne par ses compagnons. Quant à toi, étranger, ne crains rien. Nous n'en voulons qu'aux démons.
— C'est votre prince, dit Evan, dont le visage était couvert de meurtrissures.
— Ça n'en fera qu'un meilleur sacrifice, dit Harbin. Amenez-le ici, sur la table...
Des doigts crochus arrachèrent les bracelets-lir de Donal. Quand une main toucha sa boucle d'oreille, il essaya de se dégager. Mais les hommes étaient trop nombreux. Ils l'immobilisèrent et le couchèrent sur la table, la tête renversée en arrière, la gorge offerte.
Donal cria d'une voix rauque, sans réaliser qu'il parlait la Haute Langue de sa race.
Lirs ! cria-t-il dans son esprit. Pourquoi ne vous ai-je pas emmenés avec moi ? Par les dieux, je me suis assassiné moi-même ! J'aurais mieux fait de rester auprès d'Aislinn...
Harbin tira un couteau de sa ceinture et avança, les yeux rivés sur la gorge de Donal. Le Cheysuli ne vit que le visage tordu de haine et la lame qui se levait.
Un hurlement retentit et résonna dans la salle.
Puis un autre. Personne n'osa bouger.
La fenêtre éclata sous la fureur du loup à la fourrure rousse qui sauta à la gorge d'Harbin. Le couteau tomba ; un ultime gargouillis s'échappa de la bouche de l'homme.
Un deuxième forban hurla quand un oiseau de proie se jeta sur lui et le frappa aux yeux.
Les mains lâchèrent Donal. Celui-ci se redressa d'un bond, appela la magie à la rescousse et se transforma.
Les hommes hurlèrent et se bousculèrent pour s'enfuir. Evan avait ramassé une épée et poussé un groupe de tueurs dans un coin.
Lorn se détourna du troisième homme qu'il avait attrapé et chercha des yeux une autre proie. Taj cria, perché dans la charpente.
— Donal, haleta Evan, c'est terminé. Tu n'as plus besoin de te battre.
Le loup recula et lâcha l'homme qu'il avait attrapé. Celui-ci se rencogna contre un banc renversé, tremblant et sanglotant.
L'animal regarda un instant l'Ellasien. Puis il sembla comprendre. Sa silhouette se brouilla ; Donal revint, la bouche ensanglantée, mais indemne et humain de nouveau.
Cinq morts et deux blessés gisaient sur le sol ; Evan tenait trois tueurs en respect. Les quatre autres avaient réussi à fuir.
— Si j'étais un homme rancunier, dit Donal d'une voix rauque, je demanderais à mes lirs de vous tuer tous.
— Ne faites pas ça, prince, lança Evan. Ne vous abaissez pas à leur niveau.
— Je ne les tuerai pas. Je ne veux pas souiller mon nom et ma race. Mais je vais leur montrer ce que c'est d'être cheysuli.
Evan recula et laissa Donal face à ses agresseurs.
— Les Cheysulis ont trois dons, dit-il. Le premier est celui de prendre la forme-lir, ce que vous appelez la métamorphose. Le deuxième est le don de guérison, auquel vous ne croyez pas. Le troisième est le plus terrible. C'est le don de compulsion. Nous pouvons remplacer la volonté d'un homme par la nôtre. Regardez-moi !
Ils obéirent car il leur était impossible de faire autrement.
— Emportez vos blessés. Rentrez chez vous et dites à vos familles ce qui s'est passé ici. Et sachez que vous ne pourrez plus jamais lever la main sur un Cheysuli. Partez !
Les hommes quittèrent la taverne.
Evan s'assit sur un tabouret pendant que Donal ramassait les armes et les bijoux qui lui avaient été enlevés.
Il les remit. Trop fatigué pour rester debout, il s'assit et s'appuya contre la table où il avait failli être égorgé.
Lorn vint contre son flanc et posa son museau sur la poitrine de Donal. Taj s'installa sur la table.
— Que disent-ils ? demanda Evan.
— Qu'ils auraient préféré que je me tienne loin de cette taverne et que je ne décide pas de venir en ville avec un prince ellasien... Que c'était idiot... Rien que je ne pense déjà.
— Je n'aurais pas cru que la soirée se terminerait ainsi, dit Evan, vexé. A Elias, il n'y a pas de cinglés qui écument les tavernes pour faire des sacrifices humains !
— A Homana, deux races se disputent un seul trône. Les Cheysulis l'ont cédé aux Homanans, il y a quatre cents ans... Maintenant, à cause du qu'mahlin de Shaine, ils nous craignent de nouveau...
— Pourtant, vous serez roi d'Homana.
— Un jour... Quand Karyon mourra. Et si je suis encore en vie...
— Il y aura toujours des imbéciles et des fous dans le monde, Donal. Vous devrez vous débarrasser d'eux avant qu'ils exterminent les Cheysulis.
Donal se passa une main sur les yeux.
— Par les dieux, je suis épuisé. Prendre la forme-lir n'est pas une mince affaire. Je payerai le prix de cette magie. ( Il regarda l'Ellasien avec des yeux injectés de sang. ) Voulez-vous vous occuper de me faire ramener chez moi ?
— Bien sûr, dit Evan, surpris. Pourquoi me demandez-vous cela ?
Donal parvint à sourire une dernière fois. Puis il s'écroula sur le sol.
Le premier jour, il construisit un abri et alluma un feu dans le foyer jusqu’à ce que la cabane soit pleine de fumée.
Il enleva ses vêtements et ses bijoux-lir et les rangea dehors. Nu, seul, sans lir, il entra dans l'abri et laissa la fumée l'envelopper.
Il faisait chaud dans la cabane. Trop chaud. La sueur mouilla son corps. Il ne ferma pas les yeux. La fumée le fit pleurer. Les larmes se mêlèrent à la sueur.
Il attendit. Assis, immobile, sans manger, sans dormir. Il attendit.
Le deuxième jour, il tua un loup argenté et se barbouilla le corps du sang de l’animal.
Il mangea le cœur du loup, cru. Le goût était infâme, mais il ne s’en soucia pas.
Le troisième jour; il se baigna dans un étang aux eaux noires, chassant le sang, la fumée et la saleté.
Il avait éliminé les impuretés ; il avait tué son autre lui-même, qui avait failli le détruire. Puis il s'était régénéré grâce au sanglant rituel.
Il s'était purifié.
I'toshaa-ni.
— Cinq jours, dit Rowan. Vous auriez dû prévenir le Mujhar.
Donal, debout devant son pavillon, Ian dans les bras, soutint le regard de Rowan sans faillir.
— J'avais quelque chose à faire.
— Le prince ellasien est revenu au palais en parlant de violence et de tentative d'assassinat, et vous jugez bon de disparaître sans un mot !
— Je l'ai jugé bon parce que je devais revenir chez moi, à la Citadelle. J'avais quelque chose à y faire, une forme d'expiation. Itoshaa-ni, Rowan. Ou vos habitudes homananes vous empêchent-elles de comprendre ?
Le visage de Rowan se colora. Il ouvrit la bouche mais la referma sans parler. Il tendit à Donal les rênes de son étalon alezan.
— Je préfère peut-être rentrer sous ma forme-lir, dit Donal.
— Est-ce un défi ? demanda le général d'une voix où se lisait la colère. Oh, je sais ce que vous pensez de moi, mon seigneur ! Un Cheysuli sans lir, que vous regardez de haut... Croyez-vous que je ne sente pas votre opinion sur moi ? Je n'ai peut-être pas de lir, Donal, mais je suis fidèle à Karyon. Ce que je fais, c'est toujours pour le bien d'Homana !
Donal prit les rênes. Un certain regret se mêlait à son ressentiment.
— J'avais besoin de me purifier, dit-il à voix basse. Rowan, j'avais besoin du i'toshaa-ni.
— Vous en aurez sans doute besoin plusieurs fois avant que cette guerre soit finie. Karyon n'a plus de temps à perdre avec les lubies de son héritier. Ni moi, je dois dire !
— Vous ! s'indigna Donal en montant à cheval. Vous n'êtes pas de mon clan. Vous n'êtes même pas un vrai guerrier. Oui, je vous regarde de haut ! Comment pourrait-il en être autrement ? Vous êtes un homme sans lir, et pourtant vous vivez, alors que le lir qui vous était destiné est mort depuis de longues années.
— Par les dieux, vous êtes peut-être le fils de Duncan, mais vous n'avez pas une once de sa sensibilité ! Croyez-vous que je ne ressente rien ? Que je ne sois qu'une marionnette entre les mains de Karyon ? Ku’reshtin ! J'ai mérité le rang que Karyon m'a donné, c'est plus que vous ne pouvez dire ! Je suis né pendant le qu'mahlin ; mes parents ont été massacrés et j'ai été élevé par les Ellasiens qui m'ont trouvé. Suis-je moins un homme pour autant ? Je suis ce que j'ai fait de moi-même, et je m'en satisfais. Certains m'appellent le jouet des Homanans, mais comment vous appellera-t-on, vous ? Vous vous réclamez du sang homanan, alors que je suis un pur Cheysuli !
— Je ne réclame rien que la faveur des dieux.
Rowan rit, d'un rire rauque et sans joie.
— Vraiment ? Vous êtes meilleur que les autres, je suppose ? Votre familiarité avec les dieux vous empê-che-t-elle de coucher avec votre femme ?
Donal en eut le souffle coupé. Il reconnut du dégoût dans les yeux de Rowan.
— Qu'a raconté Aislinn ?
Rowan haussa les épaules.
— Il vous faudra le demander à Karyon.
— Dans ce cas, allons-y, dit Donal en éperonnant sa monture. Ne perdons pas de temps !